François – “Grosse fatigue”

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Chroniques des bâtisseurs de monde - chapitre 1

François est un architecte heureux. 

A quarante-deux ans, il est comblé : une agence qui a le vent en poupe auprès des décideurs publics et des promoteurs privés, une dizaine de collaborateurs créatifs et engagés, sérieux dans leur rôle de chefs de projets, une vie de famille épanouissante auprès de son épouse et de ses trois fils. Summum du bonheur, il s’entend plutôt bien avec la plupart de ses prestataires et des entreprises avec lesquelles il travaille. Cela lui a pris longtemps, mais il a réussi à sélectionner et à fidéliser un petit nombre de partenaires privilégiés qui l’accompagnent dans la plupart de ses projets.

François est donc un architecte heureux. Il parvient à faire ce qui lui plait vraiment au sein de son agence, être à l’origine et au coeur du projet, faire surgir l’étincelle créatrice de laquelle tout le reste émane.

L'ALERTE

Une alarme stridente vient déchirer le rêve de Francois.

Il est 6h00. La pluie de ce lundi matin vient claquer avec force sur le carreau de la fenêtre et résonne comme un tambour dans sa tête. Il n’a pas envie de se lever. Depuis quelques temps, il se sent fatigué. Beaucoup plus fatigué que d’habitude. Et il en connaît la cause.

Christophe, son architecte le plus ancien et le plus chevronné, lui a annoncé son départ le vendredi précédent. Le quatrième départ en quelques mois.

Il n’a pas vraiment fait attention au début. Lorsque Jeanne est venu le voir pour lui dire qu’elle partait avant de faire un burn-out et qu’elle allait s’installer dans le Sud du pays pour se rapprocher de sa famille, il a été désolé, mais s’est dit qu’il s’agissait d’un désir personnel. Jeanne n’était pas là depuis longtemps. Elle avait récemment fini sa HMO et il était logique qu’elle veuille acquérir de nouvelles expériences. Ses collègues avaient repris ses projets et la vie avait continué.

Puis cela avait été le tour de Jamal, parti rejoindre une agence plus grande avec une « organisation plus structurée, plus lisible » selon ses dires. Et des projets mieux maîtrisés, ainsi que des journées plus « normales » avait-il glissé à Christophe avant d’emballer ses affaires.

Trois semaines à peine plus tard, Elodie rejoignait Jamal dans sa nouvelle agence, pour les mêmes raisons.

LE CHOC

L’annonce du départ de Christophe avait été un véritable tremblement de terre pour François. 

Christophe avait été son tout premier recrutement à la création de l’agence, dix ans auparavant. Autant dire qu’ils avaient lancé l’affaire ensemble. 

Après ses années d’études, François avait rejoint une grande agence, un nom et une signature qui le faisaient rêver depuis longtemps. Il y avait passé trois ans. Trois ans à réapprendre le métier, du côté pratique cette fois. Trois ans à se morfondre aussi. Confiné dans des tâches hyper spécialisées, il n’avait pas trouvé la diversité et les responsabilités dont il avait besoin pour s’épanouir, à la fois dans les travaux quotidiens et dans les projets. Il avait été mis dans une case dont il lui était difficile de sortir.

Un matin, sans trop réfléchir, il était allé voir son patron et lui avait donné sa démission. Objectif : créer sa propre agence. Ses contacts lui avaient vite permis de décrocher un projet intéressant et ce furent en fait trois concours qui atterrirent dans son escarcelle. Il avait donc dû, très rapidement, trouver un collaborateur pour le seconder. Et ce fut Christophe.

Pendant dix ans, ils avaient bûché d’arrache-pied ensemble pour faire face à la charge de travail : candidatures, concours, chantiers s’étaient enchaînés. Rapidement suivi par les demandes directes des promoteurs. La voie du succès s’était construite sur de longues heures de travail, beaucoup de nuits blanches, et le sacrifice de la plupart de leurs week-end. Mais le jeu en valait la chandelle et l’agence avait grandi régulièrement pour atteindre sa taille actuelle, au gré des arrivées et des départs de stagiaires et d’archis tout frais émoulus de l’école. Le turn-over s’était un peu calmé sur les dernières années, mais la charge de travail, elle, n’avait pas diminué. 

Au moment où François pensait enfin pouvoir reprendre un peu son souffle, déléguer plus de choses à ses équipes et ralentir son rythme personnel, voilà que les départs reprenaient en rafale. Et que Christophe, le fidèle des soirées de trime et des célébrations, s’en allait à son tour. Il ne peut pas vraiment lui en vouloir. Tout le monde a droit à une vie.

LE BAL DES QUESTIONS

En ce lundi matin pluvieux, François est sur le chemin de l’agence dès sept heures, après avoir passé son samedi et son dimanche penché sur les plans du dernier projet en cours : un gymnase multisports dans la banlieue de Nantes. 

Christophe aurait dû gérer ce projet de bout en bout. À présent, François doit le reprendre directement. En plus du reste, évidemment, la facturation, le suivi et le règlement des litiges avec les entreprises, les réunions de chantier, les candidatures en souffrance, etc… Ses journées ne sont qu’une litanie de contraintes plus lourdes les unes que les autres et personne dans l’agence ne semble être en mesure d’en prendre une partie en charge. Les gens sont sympas, et certains d’entre eux sont même plutôt compétents. Mais ils ne parviennent que très rarement à se hisser au niveau d’exigence de François. Il doit tout vérifier deux fois lui-même. Après tout, sa responsabilité est engagée sur chaque dessin qui sort de l’agence. Il ne peut pas faire confiance à tout le monde pour tout gérer. C’est son rôle de contrôler la production de chacun. 

Il ne voit plus sa femme et ses fils, il ne dort plus, il ne respire plus, il a le sentiment d’être arrivé à un palier impossible à franchir dans sa vie professionnelle et commence à se dire qu’il ferait peut être bien de vendre l’agence à une plus grosse entreprise, plutôt que de s’entêter, tout seul, à tenir sa création à bout de bras.

DU BOUCHE À OREILLE

Pour ne pas sombrer dans la déprime, il a quand même répondu à l’invitation d’Antoine, un ami chef d’entreprise, plus âgé, patron depuis quinze ans de l’entreprise dont il était aussi le fondateur.

Il célébrait justement l’anniversaire de celle-ci. François en a profité pour s’ouvrir à lui de ses doutes et de ses questions. 

Spontanément, Antoine lui a avoué que, quelques années auparavant, il était passé par une période similaire. Il avait failli tout envoyer valdinguer, ne sachant plus si son métier, c’était encore d’imaginer et de construire le monde ou bien si c’était d’être un mandataire social, pompier à ses heures, comptable sur son temps perdu. 

Sur les conseils d’un de ses vieux amis, Antoine était allé voir un drôle de type qui, soi-disant, pouvait l’aider à trouver des réponses à ses questions. Un espèce de coach-conseil, qui travaillait avec de nombreux chefs d’entreprise comme lui. Un bonhomme plutôt discret à la fois conseiller, confident, confesseur, accoucheur d’idées, analyste des dirigeants et des entreprises, à la tête farcie de rapprochements, de métaphores et de liens incongrus.

LE SAUT

Antoine rit encore en pensant à cette rencontre. Il avait eu l’impression de se retrouver chez le psy. Mais s’était vite aperçu qu’il se trompait du tout au tout.

L’autre hochait la tête en l’écoutant dérouler son histoire et ses problèmes, en prenant quelques notes à la volée sur une tablette et en laissant échapper, de temps en temps, un mot, une phrase, une remarque. Et à chaque fois, c’était comme si une flèche atteignait le coeur de la cible. 

À la fin du rendez-vous, Nathan, le psy-qui-n’en-était-pas-un, lui avait proposé de se revoir plusieurs fois, lors d’une dizaine de séances similaires. Cela lui semblait nécessaire, disait-il, afin d’aller « au fond des choses », de « prendre une grande respiration », de « retrouver du sol » pour « retrouver du sens » et remettre de l’organisation dans sa vie professionnelle, faire des choix stratégiques réfléchis, prendre des décision opérationnelles saines et les transformer en actions efficaces. En premier lieu, il fallait prendre le temps de choisir ce que Antoine voulait VRAIMENT (il avait insisté sur le « vraiment ») faire avec son entreprise.

Sur le coup, celui-ci avait immédiatement sorti son agenda. Il se sentait plus léger qu’à son arrivée, moins seul. Il était retourné au bureau avec une nouvelle énergie et un oeil neuf sur ce qu’il était en train de vivre.

« Tu n’as qu’à l’appeler de ma part » avait dit Antoine à François.

Fort de cette recommandation, François sort son téléphone de sa poche, retrouve les coordonnées de Nathan et compose le numéro. il laisse passer trois sonneries avant de se raviser.

Après tout, depuis dix ans à la tête de son agence, il avait relevé de très nombreux défis. Il avait toujours su faire face. Il n’avait pas plus besoin d’aller voir ce Nathan aujourd’hui qu’il n’avait eu besoin de quelqu’un pour se lancer dans l’aventure entrepreneuriale à l’époque.

Il s’apprête à raccrocher lorsqu’au bout du fil une voix se fait entendre : « allo? Nathan à l’appareil, je vous écoute. »

Sans plus réfléchir, François se lance : « Oui, bonjour, je voudrais prendre rendez-vous avec vous sur la recommandation d’un ami… »

S’il avait su…

(à suivre)

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